Le fou de trèfle s'avance en chancellant sur la chaussée tanguante. Sur la grande avenue, les lampadaires s'emmêlent sur son passage déroutant: c'est une sarabande en
lignes droites, jusques à l'horizon. Cependant, le fou, de ses diagonales, ne voit que des zigzags qui l'entraînent en avant, et saisi de vertige, s'arrête, un instant.
Il voit alors trois drilles, qui miment ses moindres gestes.
Le premier est un drôle, qui rit aux éclats, fin saoul comme notre bouffon, compagnon, camarade des heures brillantes au sein de la nuit noire: un pas en arrière, il
se plie, il s'efface, ravivant le souvenir d'autres moments débridés, où ils braillaient ensemble des chansons d'allumés, dans un cercle d'autres hilares déchaînés.
La deuxième a la face d'un de ces soirs d'ivresse, elle lui tourne la tête, échappe à ses gestes brusques... A sa parade maladroite d'éméché, elle oppose un contrepas,
une feinte, et le frôle sans s'arrêter, à sa droite, un pas sur le côté; nostalgique, il retrouve , avec elle, le souvenir d'autres danses, où ils voltaient ensemble quand d'autres faisaient
ripaille, le coeur au bord des yeux, s'effleurant, comme par mégarde.
Le troisième, tout tordu, l'imite d'un air sinistre: fièvreux, limite blafard, un peu cathatonique, vif pourtant, il a du fou l'allure, mais en vieillard branlant. Il
regarde le fou de trèfle, silencieux ricanant, et aux sursauts de colère du saltimbanque, s'écarte de son chemin, sur sa gauche, mais d'un pas: le fou frissonne, sans trop savoir pourquoi. Il se
rappelle la nuit, et, soudain, se trouve empli d'effroi.
Un souffle de vent éteind plusieurs chandelles.
Le fou tourne en tous sens, et, un pincement au coeur, se rend à l'évidence.
Sous la brise, il est seul. Ce n'était que ses ombres.
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